Trois kilos six cent trente grammes.

Quand il rentrera, elle lui dira. Quand il sera là devant elle, elle lui expliquera. Qu’elle ne peut vivre comme ça, qu’elle l’aime mais que cela ne suffit pas ; ne justifie pas ce qu’elle subit chaque jour depuis maintenant plus de six mois. Elle souffre et ce silence n’arrange pas, n’aide pas à surmonter cette épreuve. Bien évidemment lui aussi se ronge de l’intérieur.

Ce qui est le plus difficile c’est ce silence, cette indifférence. Pas un regard. Rien. Juste une présence, des gestes mécaniques car vie commune et quotidien existent encore. Heureusement, il ne l’a pas quittée. Mais franchement elle se demande si une vraie rupture ne serait pas plus facile à vivre, si on peut parler de facile dans ces cas là.

Depuis ce jour fatal ils ne communiquent plus. Lorsqu’ils se croisent il baisse les yeux. Une gêne s’est installée entre eux, une distance ; alors que c’est justement dans ces moments précis qu’elle rêverait de se blottir dans ses bras et le de prendre aussi dans les siens ; qu’ils crachent enfin leur douleur et leur colère.

Ce jour-là, il lui avait pris sa main dans la sienne et il l’a serrée fort tandis qu’elle lui disait : je suis si triste. ”Je suis désolé mais il va me falloir du temps” furent ses derniers mots et il est sorti de la chambre d’hôpital.

Qu’elle injustice ! Ils se sentent abandonnés des dieux. Ils avaient tant d’amour à offrir à ce petit être qui n’aura respiré que quelques petites minutes.

Il marche au hasard dans les rues qui le ramènent chez lui. Depuis six mois il vit comme un automate, le sol s’est dérobé sous ses pieds. Il était tellement heureux, il avait tenu dans ses bras son petit bébé, son petit homme, qui le temps d’un sourire n’a plus respiré. Il sent encore la sensation de ce corps minuscule dans le creux de ses bras. Comment lui expliquer qu’il est bloqué sur cette sensation. Trois kilos six cent trente grammes. Rester bloqué c’est prolonger cet instant si court. Cette vie qui n’est plus. Ce souffle de vie qui n’est plus… 

Mais elle est là chaque soir. Elle l’accueille avec son petit air de chat craintif. Il fuit son regard ; c’est trop difficile d’affronter cette douleur dans ses yeux. À travers elle il se sent anéanti, écorché… Comme elle. Il l’a revoit si gaie, si enjouée. Elle n’est plus que l’ombre d’elle même. Jusqu’à quel point vont-ils se laisser couler ?

Elle passe derrière lui, lui enlève son manteau. Une tentative de contact qu’il ne laisse pas passer cette fois. Il se retourne, l’enlace et pleure doucement dans son cou. 

Il est parti mon amour, il est parti ma chérie, mais nous sommes encore là. Tout les deux.

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Ils reviennent.

Bonjour mes démons, vous revoilà. Ça faisait longtemps … Sans doute pour  me rappeler que lorsque je vais mieux vous n’êtes jamais bien loin. Mais ne vous déplaise, j’avais déjà compris. 

Ce n’est pas la première fois que vous me faite le coup. Comment vous accueillir cette fois-ci sans y laisser des plumes. En fait je remarque que vous attaquez souvent au même endroit : mes amis. Heureusement pour moi ils ont de l’endurance. Ce n’est pas grâce à vous. J’en ai peu certes mais ils sont restés même si je les mets à rude épreuve, même si je disparais parfois sans explication.

Je n’ai pas encore dit mon dernier mot, je ferai front quoi qu’il m’en coûte car je sais qu’un jour vous me lâcherez, vous vous lasserez. Car contrairement aux attaques passées, je ne vais pas me battre, je ne me rebellerai pas. Vous n’êtes pas si malins car vous jouez souvent la même rengaine et heureusement pour moi d’ailleurs. Le coup de me renvoyer dans les affres du passé ne fonctionne plus aussi bien qu’avant. Hé oui, pour l’effet de surprise c’est loupé. 

Bon sérieusement depuis le temps, ne pourrions-nous pas envisager une trève là ? Et si on essayait ? Allez  aujourd’hui je vous ouvre ma porte et veuillez patienter dans le salon, je vous prépare un thé fumant et bien épicé histoire de brûler nos langues acérées. Ha ha !

 

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Latittude zéro

 

À l’heure où je devrais m’agiter dans l’émulation d’un début d’année, mon corps et mon cerveau se sont ligués contre moi. Clouée au fond de mon lit, l’esprit englué par la fièvre je me  sens l’énergie d’un mollusque…

Allez savoir pourquoi je me revois en plein trek dans le Yunnan tel un âne refusant obstinément de faire un pas de plus, essoufflée à m’en faire péter les poumons, au bord de l’arrêt cardiaque avec une amie près de moi m’expliquant avec patience pourquoi je ne devrais pas abandonner le groupe suivi d’un discours sur l’éloge de l’effort, du dépassement de soi… Je devais prendre sur moi et continuer l’aventure. Soi dit-en passant je n’ai rien contre l’aventure mais je ne l’envisageais pas de cette manière. De plus elle m’apprend qu’ils ont tous pris leur pilules contre le mal des montagnes à ma grande surprise : c’est quoi cette histoire de pilules ? 

Quoiqu’il en soit j’étais bien obligée de prendre une décision car nous étions trop loin pour faire marche arrière avant la tombée de la nuit et à moins de camper au milieu de nulle part à plus de mille huit cent mètres d’altitude sans le matériel adéquat… Je devais marcher. 

Sauf que plantée là au milieu de l’ascension de cette montagne j’étais prête à crever sur place plutôt que de faire un pas de plus. Non en fait je n’avais pas envie de mourir mais je ne voulais ni ne pouvais faire un pas de plus. Le genre de situation sans issue, votre tête vous dit : il faut ! Mais votre corps ne peut plus. Alors j’ai invoqué un miracle sans trop y croire. Pas à haute voix, non. Je regardais autour de moi, au ciel comme sur la terre alentour et tout d’un coup mon regard se pose sur un petit cheval qui tranquillement, broute. Le voilà mon miracle ! Tandis que je m’avance vers lui d’un pas décidé, un paysan se rapproche et par signes m’explique que je ne peux pas monter sur son cheval. Finalement avec le langage des mains et un dessin dans la terre, je finis par comprendre que c’est juste parce qu’il n’a pas de selle. Bref j’ai terminé cette partie du chemin en montant à cru ce petit cheval alors que je n’en avais jamais fait de ma vie. Ce fut dernier mon dernier jour de trekking ; et c’est avec un énorme soulagement que j’ai abandonné le groupe et suivi ma propre aventure.

La situation me semble similaire aujourd’hui dans la mesure où je suis entrain de capituler au fond de mon lit cette fois, et qu’on me demande encore de prendre des pilules. Que je refuse toujours. Il faudrait que j’avance mais différemment. Comment ? Là est la question… Et dans la mesure ou je me pose cette question, la solution ne doit pas être bien loin. Je sais que je vais me relever. Je me relève toujours. 

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Le loup dans la bergerie

Nous n’avions rien convenu, ce n’était pas prémédité. C’est juste arrivé.

Parfois on croit tout contrôler pris dans une routine bien huilée, bien rodée. Rien d’irrationnel ne peut nous arriver. Et bien avec le recul je crois que c’est justement au moment précis où on se croit confortablement à l’abri de l’imprévu… Qu’il surgit.

Depuis des années j’obéis à des principes que je me suis imposés. Ne cherchez pas, c’est comme ça. Des reliquats d’une drôle d’enfance sans doute ; en tous les cas j’avais décidé de m’abriter derrière eux pour ne pas vivre »Dallas » comme le faisaient les adultes autour de moi. Entre parenthèses : parents, lorsque vous discutez tranquillement entre vous, vérifiez qu’aucune oreille enfantine ne traîne dans les parages… C’est fou comme un enfant peut devenir transparent lorsque vous êtes réunis entre adultes pris dans vos discussions ; et pourtant rien ne leur échappe…

Bref, je devais rejoindre Jean dans ce café pour l’anniversaire des quarante ans de Stéphane et j’étais en retard. J’ai du mal à gérer le temps avec les transports. Quels qu’ils soient. Je pousse la porte essoufflée, bouscule un homme au passage, bafouille de vagues excuses et j’aperçois Stéphane derrière le comptoir qui est en train d’installer la table de mixage. Sa compagne Syl n’est pas loin je lui confie le cadeau et lui donne un coup de main pour le buffet.

  • C’est bon cool, tu n’es pas si en retard que ça, le plus gros des invités arrivera dans deux heures, on s’est accordés un peu de temps pour rester entre nous et discuter un peu.
  •  C’est vrai ? Tant mieux ça fait une éternité qu’on ne s’est pas réuni ; tu as vu Cécile et Hervé ? Et Jean ?
  •   Non Jean n’est pas encore arrivé,
  •   Ah, alors ta reconversion comment ça se passe ?

Nous discutions depuis un moment de tous ce qu’il nous était arrivé depuis six mois. Cécile s’était jointe à nous, tandis que Steph et Hervé nous faisaient écouter leurs dernières trouvailles, et Jean qui n’arrivait toujours pas. Nous étions un noyau d’amis, trois couples en fait. Je connaissais Syl depuis les années lycée, elle m’avait présenté Jean qui était collègue et ami d’Hervé qui nous avait présenté Cécile qui était déjà sa compagne et dont le frère est Stéphane. Voilà. Petit trio à six. Nous partions en weekend. Parfois en vacances. On se confiait mutuellement nos enfants pour se ménager des moments en couple. L’organisation parfaite. D’autres amitiés, rencontres ou collègues s’étaient rajoutés au groupe au fil des années mais notre noyau dur se suffisait à lui même. Les enfants grandissant, on avait l’impression de devenir adolescents à nouveau. Les hommes complotant ensemble et nous gloussant comme des gamines. D’ailleurs je commençais à soupçonner Hervé et Steph de me cacher quelque chose au sujet du retard de Jean.

  • Vous ne sauriez pas par hasard où pourrait- être Jean ?
  • Non, pas du tout, il ne répond pas au sms.

Là je commence à m’inquiéter. Les autres invités arrivent et tandis que la pièce se remplit, la chaleur augmente les épaules se dénudent et les conversations montent d’un cran. Les gens se faufilent entre le comptoir bondé, les danseurs et les tables pour atteindre la sortie. Comme moi. Je suis dehors, perdue dans mes pensées, je fume une cigarette. C’est fou l’effet dérivatif qu’une bouffée de tabac peut avoir. Quelqu’un me bouscule.

  • Excusez moi, on se connaît ?
  • Heu..?! Je le regarde ça ne me dit rien.
  • On s’est déjà croisés non ?
  • En Chine ? Buenos Aires ? J’essaie de me remémorer les endroits où j’aurais bien pu le rencontrer, mais rien ne me vient.

Il continue à me parler, je l’écoute d’une oreille. Une autre personne se mêle à son monologue. Tant mieux. D’autres se rajoutent et nous formons un petit groupe sur ce bout de trottoir. Et comme je sais si bien le faire, peu à peu je m’éclipse et retourne à l’intérieur.

Jean arrive enfin, les bras chargés de divers paquets qu’il dépose derrière le comptoir et se dirige vers moi tout sourire.

  • Alors tout le monde est déjà là ? Mais tu boudes ?
  • Ben oui tu n’es jamais en retard toi, normal que je m’inquiète, je me demandais où tu pouvais bien être…
  • Syl m’a donné une mission au dernier moment, je suis passé chez eux prendre les cadeaux qu’elle avait oubliés dans l’entrée. Pas de coup bas la dessous. Mais c’est déjà bondé la-dedans ! On est tant que ça ?
  • Oui Syl à trouvé plus convivial de mélanger les invités à la clientèle d’habitués du café.
  • Et alors ?
  • Vois par toi-même, ça met de l’ambiance, c’est festif ; je trouve plaisant de rencontrer d’autres personnes.
  • Ah ah ! On s’ennuierait en notre compagnie par hasard ?
  • Mais non ! Enfin si. Tu ne trouves pas que ça fait un peu consanguin notre groupe parfois ? Allez file ! Tu n’as encore salué personne.
  • Oui tu t’en sors bien, je reviendrai à la charge. Consanguin, non mais qu’est-ce qu’il ne faut pas entendre !

Tandis qu’il s’éloigne, mon inconnu reviens à la charge.

  • Votremari ?
  • Oui,
  • Je me disais aussi, une femme comme vous…
  •  Comment ça, une femme comme moi ?
  • Mariée forcément !
  • Donc ? Pas fréquentable ? Le mariage induirait-il à vos yeux la négation d’une vie sociale ?
  •  Un peu quand même, j’en parle en connaissance de cause.
  •  Expérience malheureuse ?
  • On dira classique.

Lui je ne le sens pas bien là. Quelle idée j’ai eu de lui poser cette question ! Avec une réponse pareille c’est bien parti pour qu’il me raconte sa vie…

  • Bon je vous laisse à vos réflexions, je suis venue avec des amis, bonne soirée !
  • Vous avez un prénom ? Un numéro ?
  • Pour le prénom c’est Marie, pour le numéro je ne suis pas joignable pour l’instant.
  • Vous voyez, le carcan du mariage,
  • Pas du tout, pourquoi devrais-je vous donner mon téléphone ?
  • J’aimerais prolonger notre discussion, d’ailleurs je m’appelle Pierre et je vous donne le mien. Voici ma carte.

« Pierre Dejean, « consultant en entreprise« . Sur ce je lui tourne le dos et rejoins mes amis.

Voilà. Une rencontre de rien du tout. Dix minutes tout au plus, par hasard et je le retrouve sur mon chemin, ou plutôt à ma table des années plus tard. Il se trouve qu’il intervient dans l’entreprise où travaille mon époux et celui-ci naturellement, l’invite un vendredi soir à dîner…

La suite vous devinez ? Pierre est entré dans nos vies par le biais du travail avec Jean puis  la pêche le weekend avec Stéphane et Hervé et les parties de pétanque ont finies par nous rassembler définitivement. Enfin presque. Il a pris place auprès des enfants qui l’appellent « Tonton Pierrot ». Il a gagné ses galons en leur construisant des cabanes et balançoires improvisées à la campagne. Tous sont tombés sous son charme. Sauf moi. Je l’observais en coin et prenais un malin plaisir à faire avorter nonchalamment toutes ses tentatives d’approches. Syl et Cécile n’y voyaient que du feu, je ne parle même pas de nos époux… Il avait naturellement intégré notre petite bande. 

Et puis un weekend nous nous sommes retrouvés en tête à tête. La bande accompagnait Stéphane à un festival, les technos parties m’intéressant moyennement,  Pierre s’est joint à moi pour partir à la maison de campagne… Ils devaient nous rejoindre ensuite. Scénario classique.

Pourquoi j’ai cédé ? Je n’en sais rien moi-même. Comme une évidence, nous avons dîné et discuté dans le jardin autour d’un verre de vin. Je savais que je lui plaisais et qu’il attendait l’occasion. Déjà plus d’un an… D’autres anniversaires avaient eu lieu depuis le premier et il était toujours là à faire comme si de rien était. Présent, résigné face à mon refus de voir ses sentiments à mon égard. Sa ténacité et sa discrétion m’ont impressionnées. Lorsqu’il m’a parlé ce soir là où nous avions l’occasion d’être enfin seul, je ne sais pas si j’ai vraiment écouté la teneur de ses propos mais spontanément j’ai pris sa main dans la mienne et l’ai portée à ma joue. De ses doigts tremblants il m’a caressé la peau puis son visage s’est rapproché du mien et tandis que nous nous embrassions dans le creux de l’épaule sans nous regarder, nos mains ont exploré nos corps frissonnants de désir… Au milieu de la nuit, allongés l’un contre l’autre à regarder le plafond, silencieux nos mains enlacées, je n’arrivais pas à réfléchir. Entre la culpabilité et la plénitude de l’instant, je ne savais que penser. Trahison ? Plus de dix ans de mariage, pas d’ombre apparente au tableau et pourtant je suis dans le même lit qu’un autre homme que mon époux. C’est ridicule me diriez-vous, ça arrive tous les jours dans le monde entier. C’est d’une banalité à pleurer. Oui mais non. Je ne pensais pas qu’on pouvait se laisser aller de la sorte… Et réfléchir après.

Je l’ai embrassé et rejoins ma chambre sans un mot. Il ne m’a pas retenue non plus. Au petit déjeuner, assaillis par les ados qui rentraient juste d’une fête avec croissants chauds et baguettes dans les bras nous avons bien ri. Le reste de la bande nous à rejoint dans l’après midi mais après leur nuit blanche, ils sont partis se coucher non sans nous avoir raconté dans les grandes lignes leur nuit « génialement délirante » !

Durant le trajet du retour Jean était fatigué mais content de son weekend, me remerciant de l’avoir laissé se comporter comme un adolescent avec ses potes et me demandant si nos ados étaient rentré tard… Avant eux en tous les cas ! J’étais contente de conduire et de fixer la route d’un air concentré. Je regardais Jean, il avait l’air heureux, ça me suffisait et je me rendais compte que je l’aimais. Que je l’aimais vraiment. Que cette nuit n’avais en rien entaché cet amour. Peut-être même que cela m’avait conforté dans l’idée que j’étais au bon endroit, à la bonne place : près de l’homme que je côtoyais depuis des années. Je me rendais compte de cette complicité qui nous unissait et que cette relation que nous avions construite valait la peine que je me taise et avale ma culpabilité.

Pierre n’a jamais récidivé et nous n’en avons plus jamais reparlé. C’est notre secret. Nous sommes restés amis et je lui suis reconnaissante  de m’avoir ouvert les yeux et d’avoir respecté mon couple.

Avec le temps je me suis demandée s’il n’avait pas agi de la sorte avec Syl et Cécile car je reconnais avoir surpris deux ou trois fois des regards ou un geste un peu plus appuyé… Mais je n’ai pas cherché à approfondir et mes amies ne m’en ont jamais touché mot. Pierre est peut-être devenu la pierre  angulaire de l’équilibre de notre groupe ? Qui sait ? Mes certitudes en ont pris un coup…  Aujourd’hui je ne jure plus de rien. 

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Sagesse où pas

0509_VogueIT_Memoirs_PeterLindberg4Pour tous ceux qui croiraient que je suis devenue mystique, que je fais partie de ceux qui ont trouvé ”la lumière” ou que j’ai touché ”l’éveil” je vous assure : non. Des ”instants T” j’aimerais bien en vivre plein sauf que ce n’est vraiment pas le cas. La plupart de temps je suis tracassée, nerveuse, et limite associale… Ou trop. Le dosage ce n’est pas mon fort. On pourrait croire qu’avec tout ce que j’ai traversé j’aurais atteint un certain niveau de sagesse, de détachement ? Et bien non. Par moment oui peut-être mais pas souvent.

Certes j’ai des instants de lucidité, mais c’est surtout vis-à-vis de moi-même et de mon incapacité à gérer le stress que génère en moi les relations sociales. 

Ces instants privilégiés où enfin j’atteins un certain degré de bien-être ne sont pas si courant. Le plus souvent ils arrivent accidentellement suite à un niveau de stress particulièrement élevé ou bien sont dû à un état de très grande fatigue. Soit la syncope soit les bras de Morphée. Pas vraiment un choix…

Ce n’est pas faute d’avoir essayé. 

Tout d’abord je me suis orientée vers le corps médical. Psychanalyse, thérapie… Résultat divers médocs sous prescriptions, des vertiges assez délirants mais j’ai laissé tomber après quelques années car je finissais par avoir l’impression de tourner en boucle. Et puis tous ces pilules qui vous mettent en dépendance… Trop dangereux pour moi, je connais mes travers. 

Ensuite j’ai testé divers stages : Yoga, Reïki, Méditation, Acupuncture, Chamanisme… Bref tout y est passé. Ah si, les massages j’adore ! Mais le seul truc qui ait vraiment déclenché un tant soi peu une étincelle dans mon marasme émotionel est la découverte des Arts Martiaux. Le Hokido.  

Déjà il ne s’agit pas de se détendre : je m’endormais dans les autres pratiques. Non il faut se concentrer. De plus tous les niveaux étant mélangés, le prof non veuillez m’excuser : le Maître, a autre chose à faire que de s’occuper de votre petite personne. Il nous fait une démonstration collective et faut l’appliquer. T’as intérêt à avoir bien observé car bien vu ou pas, il ne recommence pas forcément. T’as plus qu’à demander à une autre personne et si jamais celle-ci ”s’égare” en te montrant le mouvement différemment, elle doit faire des pompes… C’est certain après tu fais gaffe.

Donc cette pratique m’a appris à développer plusieurs choses : observation, anticipation, interaction et surtout humilité, persévérance et bienveillance. Cela demande beaucoup de concentration, pas dans le sens crispation, non dans le sens de se mettre dans l’état le plus réceptif possible pour absorber ce qui arrive sans précipitation. Sans force. Juste celle de la sensation. L’esquive avant tout, pas d’agression. Ben ça c’est fort ! Ça m’en a bouché un coin ! De plus et c’est ce qui a fini par me convaincre de persévérer,  c’est qu’il ne s’agit pas d’être plus fort qu’un autre pour monter en grade. Il n’y a pas de compétition. C’est le Maître qui décide en fonction de ton assiduité, tes efforts, ta compréhension, ton comportement dans le groupe aussi.

J’ai enfin trouvé la formule qui me correspond après avoir passé des années à chercher. Bon je suis loin d’être au top côté technique, mais à mon petit niveau, ce que j’ai acquis et continue à apprendre, me sers au quotidien à canaliser mon trop plein d’émotion. Mais pour que ce soit vraiment efficace dans mon cas il faudrait que je m’entraîne tous les jours. Et pas juste trois fois par semaine comme le font les ”ceintures noires”, ou pas du tout comme ces derniers temps alors que j’en aurais bien besoin.

Oui bien sûr j’ai lu les textes Bouddhistes, Zazen le Tao tout ça… Mais en transpirant à grosses gouttes sur le tatami c’est vrai que ma perception est différentes : je comprends mieux pourquoi les novices acceptent les corvées d’eau, les escaliers interminables pour accéder aux temples. Les soi-disants brimades…Tout n’est que paraboles. Ce qui est certain c’est qu’après une heure de pratique, le calme en moi revient. Et quand je cerne les événements de cette façon, la vie me semble plus légère. Faut juste que je m’entraîne… Donc pas d’illumination la dessous, ni de révélation mystique. 

J’ai compris que faute  de mettre mon imagination à profit dans des projets artistiques il fallait que je trouve un exutoire pour canaliser cette effervescence créatrice sous peine de déclencher en moi des comportements irrationnels. 

Accéder à la sagesse c’est un peu comme une quête sans fin : au fur et à mesure que tu crois la trouver, que tu commences à la ressentir et à en apprécier les bienfaits une autre situation apparaît, bouleverse ce fragile équilibre et il faut recommencer à chercher pour trouver une autre solution… 

Tout ce temps pour comprendre et l’horloge qui continue de tourner…

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l’innocence

Tandis qu’il la suivait, elle continuait à remplir son caddie. Parfois elle s’arrêtait et lisait scrupuleusement les étiquettes de certains produits, mais la plupart du temps il constatait qu’elle prenait machinalement les articles dans les rayons comme si elle obéissait à une liste imaginaire, mais identique de semaine en semaine. Oui, depuis un certain temps il avait remarqué cette jeune femme. 

C’est elle qui avait commencé par lui adresser un sourire comme un bonjour. Un matin vers dix heures, l’heure où les personnes qui travaillent ne viennent pas. Il l’avait croisée dans le rayonnage des produits frais tandis qu’elle posait délicatement sa plaquette de beurre sur le haut du chariot. Délicatement car oui certains articles bénéficiaient de ses faveurs tandis que d’autres étaient relégués en bas du caddie. C’est comme ça qu’un jour il a compris qu’elle volait. Régulièrement, chaque fois qu’elle mettait les pieds dans le magasin. Elle l’avait repéré avant lui. Lui qui croyait qu’elle lui disait bonjour par sympathie…

Elle semblait agir selon un rituel. D’abord les produits de nécessité : savon, dentifrice ; puis les boîtes, thon, sardines en passant par les fruits et légumes et les produits laitiers. Jamais plus, jamais moins. Son circuit semblait immuable. Parfois elle s’attardait dans le rayon enfant mais jamais très longtemps. Il remarquait qu’elle quittait ce rayon avec une certaine tristesse dans les yeux, parfois elle se mordillait les lèvres. Puis elle gagnait les caisses en faisant la queue comme tout le monde. Quoiqu’à cette heure-ci il y avait surtout des personnes âgées. Il savait bien qu’il devait l’arrêter. Se poster après les caisses et lui demander d’ouvrir son sac à main. Qui semblait sans fonds d’ailleurs. Mais toujours il repoussait ce moment. Il se sentait mortifié à l’idée de la mettre mal à l’aise. Somme toutes elle ne volait que de la nourriture. Et en plus rien de bien exceptionnel : du savon doux, du beurre, de l’huile d’olive vierge, des asperges, des crevettes et même parfois du poisson frais… De qualité supérieure soit, mais tant qu’à voler… Peut-être que si cela avait été des vêtements ou du maquillage il aurait agi plus fermement, car quoi, c’était quand même son travail d’arrêter les voleurs ! Il était payé pour ça et nulle part il n’était stipulé d’exceptions à la règle.

Donc il se sentait bien mal et avait peur de perdre son travail si la direction le découvrait. Il se disait en son fort intérieur ” la prochaine fois je le ferais”, mais il ne passait jamais à l’acte avec elle. Des voleurs il en avait déjà pris en flagrant délit. Celui qui dissimulait des Cd sous sa veste, celle qui mettait des dessous et collants dans les poches intérieures de son manteau et il se souvient aussi de celle qui entrait dans les cabines d’essayages avec plusieurs articles et posait le tout sur le comptoir de sortie dans un tel bazar que la vendeuse ne pouvait se rendre compte qu’il manquait des articles ; et pour cause, elle passait sans encombre les bornes de sécurité. Elle lui avait donné du fil à retordre jusqu’au jour où en la fouillant il avait trouvé la pince coupante qui la débarrassait des anti-vols.

Ce job n’était pas ce dont il rêvait mais en attendant de trouver mieux il avait accepté. Du haut de ses vingt cinq ans, sa licence de psycho/socio en poche, cet emploi ne reflétait pas vraiment ses ambitions, mais il lui permettait son indépendance. Il avait bien du mal  à arrêter des personnes qui comme lui avait des fins de mois difficiles. Cependant il avait discerné plusieurs catégories de voleurs. Les occasionnels, les réguliers par manque de moyens et ceux qui recherchent le frisson ; qui pourraient se permettre ce genre de dépenses mais préfèrent dépenser leur argent autrement, de façons moins ”triviale”… Cette catégorie là le révoltait mais un voleur est un voleur il n’était pas payé pour juger mais pour obtempérer… Mais cette jeune femme à peine sortie de l’enfance le troublait. Depuis presque trois mois maintenant qu’elle venait régulièrement faire ses courses, trois mois qu’il croyait la suivre discrètement et chaque fois elle se retournait et le désarmait de son sourire. Son visage s’illuminait dès qu’elle le voyait et du coup il ne se sentait vraiment pas le coeur à lui dire : ”mademoiselle, veuillez me suivre”, ou ”veuillez ouvrir votre sac s’il vous plaît ”, non vraiment pas.

Un jour cependant, rassemblant tout son courage il lui mit la main sur l’épaule car il fallait vraiment qu’il lui parle. Dans la salle de surveillance une caméra avait fini par la repérer, il devait la prévenir. Il était payé pour l’arrêter et prévenir la police.

  • Mademoiselle ?
  • Heu oui ?!

Elle se retourna en sursautant de surprise. Devant son visage cramoisi de confusion, il ne put se résoudre à accomplir son devoir. 

  • Bonjour mademoiselle comment allez-vous ? Puis-je vous aider ?
  • C’est gentil, ça va allez, merci quand même.
  • Je dois vous accompagner,
  • Oui mais pourquoi ?
  • Ne soyez pas inquiète, je vous accompagne aux caisses,

Malgré la panique qu’il sentait envahir la jeune femme, il a vidé le caddie et  donné les articles à la caissière, il l’a aidée à remplir son cabas, puis il lui à pris son petit sac des mains en vidant le reste des courses et lui a dit le plus gentiment possible ”c’est pour moi” avant de régler la note. 

Elle l’observait battant des cils affolés comme les insectes dans la lumière incandescente d’un belvédère, tandis que calmement il lui rendit son petit sac.

De la façon dont elle le regarda, il comprit qu’elle avait saisi. Elle lui pris sa main comme s’ils avaient toujours été ensemble, lui fit un de ces sourires qu’il aimait tant et après quelques pas, marcha à reculons sur quelques mètre puis se détourna et s’éloigna pour quitter le magasin. 

Il ne la revit plus jamais. Peu de temps après il démissionna pour travailler dans un centre d’accueil. Et dans ce centre il rencontra Alba qui lui expliqua comment accueillir les nouveaux venus et les règles à respecter tout en lui faisant visiter les locaux et son futur bureau. Il n’a rien écouté…

Aujourd’hui lorsqu’il regarde Alba s’arrondir, qu’il pose sa tête contre ce ventre aimé, pour écouter les battements de coeur de leur futur enfant, il revoit encore cette jeune femme qui souriait, seule, heureuse d’être si ronde. Elle semblait effacer tous les obstacles sur son chemin… Elle lui a peut-être montré le sien. Qui sait ?

L’innocence qui portait la vie en elle.

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Les croisades de Louison

Un jour elle a décidé qu’elle n’avait pas besoin d’amour. Allez savoir pourquoi. Elle se sentait des tonnes d’amour à donner, elle en avait plein les bras. Elle ne s’identifiait jamais aux princesses, elle les trouvait lymphatiques. Non, elle c’était le grand chevalier, le brave sur son cheval blanc qui pourfend l’injustice, qui sauve femmes et enfants, bref le défenseur des causes perdues. Déjà petite elle rêvait de protéger le monde, la nature, les gorilles, les tigres, les tout petits insectes, le chat de la voisine et surtout sa mère. 

Elle la voyait si triste jour après jour malgré toutes les pitreries qu’elle inventait pour la faire rire, malgré toutes les attentions qu’elle déployait pour adoucir ce quotidien qui lui semblait si lourd… Rien ni faisait. Alors elle s’est tournée vers ses camarades de classe et s’est souvent retrouvée «chef»plus qu’à son tour, à défendre dans la cour de récréation les plus démunis face à la cruauté enfantine. Parfois elle les serrait très fort dans ses petits bras pour leur montrer qu’ils n’étaient pas seul… Oui l’enfant au départ n’a pas de censure. Comme quoi la censure  ce n’est pas naturel : on nous l’inculque.

À tour de bras, elle a très vite grandie et s’est retrouvée dans un corps de femme avant même de réaliser que le temps de l’enfance était bien révolu. Terminé les galipettes innocentes dans l’herbe folle des prairies et dans le foin des granges. Terminé les parties de pêche avec les garçons du village d’où la plupart du temps ils rentraient bredouilles mais avec des crampes aux mâchoires d’avoir tant ri… 

Les garçons ont commencé à la regarder autrement. À lui parler autrement. Elle ne comprenait pas vraiment mais ça ne l’arrangeait pas du tout ces façons là. Elle ne les faisait plus rire et vice-versa. Ils devenaient tout rouges et gauches lorsqu’ils se rencontraient dans leur bois favori. Des silences gênés avaient remplacé les éclats de rires. Oui bien sûr ils éprouvaient toujours le besoin de se réunir mais l’adolescence avait bien plombé l’ambiance.

Heureusement elle a déménagé et s’est crée une nouvelle vie et un nouveau combat joyeux à mener : rendre le sourire aux hommes malheureux. Et dieu sait qu’il n’en manque pas… Elle trouvait très étrange qu’aucun homme ne lui résiste. Personne pour la stopper dans sa quête ? Pourtant elle ne se trouvait pas jolie, elle ne se regardait pas dans la glace, juste pour se brosser les dents. Dans sa famille on ne lui avait jamais dit, ni évoquait quoi que ce soit sur son physique d’ailleurs. Inséparable de ses frères et de ses copains de jeux, elle avait grandie sans se poser de questions au sujet de l’apparence. Du coup le regard des hommes sur elle l’intriguait. Elle tentait de comprendre à travers ses aventures de sauvetage ce qui pouvait bien se passer dans la tête d’un homme pour qu’il accepte comme ça tout de go de lui prendre la main, de l’enlacer et de l’étreindre si fort sans poser de question. Parfois certains auraient bien aimé la revoir mais son sauvetage consistait à ne leur accorder qu’une nuit. Une seule. Ils n’étaient pas toujours d’accord. Heureusement pas de téléphone portable, pas d’internet et elle évitait scrupuleusement de donner quoique ce soit comme information personnelle ; le seul espoir de la retrouver était des endroits clés dans la ville. Encore fallait-il qu’elle y soit car elle avait la bougeotte. Elle ratissait très large et ne voyait d’ailleurs pas pourquoi se limiter géographiquement alors qu’elle découvrait l’espèce masculine dans tous ses états.
Bien sûr avec une attitude pareille, elle ne connaissait ni l’échec ni la tristesse de la séparation ni la torture de l’attachement encore moins la douleur du manque. Elle donnait son corps et sa chaleur à tour de bras, heureuse d’apporter du réconfort à  ces âmes errantes comme elle se plaisait à dire…. Jusqu’à ce qu’elle rencontre Thomas. Thomas l’étudiant philosophe qui lui a dit non. 

Non mais comment non ? Tu es charmante mais ça ne va pas être possible. Ha… Je n’ai pas besoin que tu me trouves charmante, je voudrais juste qu’on fasse connaissance… De façons plus charnelle, tu vois ? Hum, on peut se retrouver plus tard mais là je ne peux pas. Même un tout petit moment ?  Ben non, je dois y aller…

Elle reste plantée là, à le regarder s’éloigner et se fiche bien de gêner les personnes qui circulent sur ce bout de trottoir. Aucun homme ne lui a fait ce coup là. Qu’à cela ne tienne, il y en a plein d’autres !

Thomas a contrarié son élan. Il est celui qui lui greffe un doute dans le bien fondé de sa croisade. Malgré son air bravache, son assurance a pris un uppercut  dans le ventre. Non pas qu’elle en ait tant que ça de l’assurance, elle ne s’était juste jamais posé de question tellement persuadée du bien fondé de son action.

En fait après l’effet stupeur, son naturel confiant reprend le dessus et la voilà repartie comme en quarante ! Sauf qu’elle se surprend à choisir différemment ses cibles. Elle devient méfiante. A-t-il vraiment besoin de mes bras celui-là ? Elle ne se lance plus au premier sourire, elle a besoin d’autres indices… Elle n’est pas prête à encaisser un autre refus comme ça de plein fouet. Non Louison a découvert une sensation bizarre, un peu désagréable. Un truc qui la chatouille de l’intérieur comme si un démon s’était réveillée en elle. Vous savez ce genre de truc qu’on cache bien sous le tapis, un coup de vent et vlan c’est devant soi à nouveau.

Évidemment le suivant lui donne rendez-vous et la voilà de nouveau joyeuse et les yeux pétillants de malice. Pfff ! Pourquoi douter quand on a la vie devant soi et tant d’hommes à consoler ? Ce n’est pas un étudiant ébouriffé qui va lui saper le moral ! Cependant elle a trouvé charmant… Elle est certaine que celui là elle le reverra et ce n’est pas qu’une nuit qu’elle lui accordera. C’est certain. Elle aime bien cette sensation qui la chatouille dans le ventre. Elle traverse le pont, sourire aux lèvres.

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