Le loup dans la bergerie

Nous n’avions rien convenu, ce n’était pas prémédité. C’est juste arrivé.

Parfois on croit tout contrôler pris dans une routine bien huilée, bien rodée. Rien d’irrationnel ne peut nous arriver. Et bien avec le recul je crois que c’est justement au moment précis où on se croit confortablement à l’abri de l’imprévu… Qu’il surgit.

Depuis des années j’obéis à des principes que je me suis imposés. Ne cherchez pas, c’est comme ça. Des reliquats d’une drôle d’enfance sans doute ; en tous les cas j’avais décidé de m’abriter derrière eux pour ne pas vivre »Dallas » comme le faisaient les adultes autour de moi. Entre parenthèses : parents, lorsque vous discutez tranquillement entre vous, vérifiez qu’aucune oreille enfantine ne traîne dans les parages… C’est fou comme un enfant peut devenir transparent lorsque vous êtes réunis entre adultes pris dans vos discussions ; et pourtant rien ne leur échappe…

Bref, je devais rejoindre Jean dans ce café pour l’anniversaire des quarante ans de Stéphane et j’étais en retard. J’ai du mal à gérer le temps avec les transports. Quels qu’ils soient. Je pousse la porte essoufflée, bouscule un homme au passage, bafouille de vagues excuses et j’aperçois Stéphane derrière le comptoir qui est en train d’installer la table de mixage. Sa compagne Syl n’est pas loin je lui confie le cadeau et lui donne un coup de main pour le buffet.

  • C’est bon cool, tu n’es pas si en retard que ça, le plus gros des invités arrivera dans deux heures, on s’est accordés un peu de temps pour rester entre nous et discuter un peu.
  •  C’est vrai ? Tant mieux ça fait une éternité qu’on ne s’est pas réuni ; tu as vu Cécile et Hervé ? Et Jean ?
  •   Non Jean n’est pas encore arrivé,
  •   Ah, alors ta reconversion comment ça se passe ?

Nous discutions depuis un moment de tous ce qu’il nous était arrivé depuis six mois. Cécile s’était jointe à nous, tandis que Steph et Hervé nous faisaient écouter leurs dernières trouvailles, et Jean qui n’arrivait toujours pas. Nous étions un noyau d’amis, trois couples en fait. Je connaissais Syl depuis les années lycée, elle m’avait présenté Jean qui était collègue et ami d’Hervé qui nous avait présenté Cécile qui était déjà sa compagne et dont le frère est Stéphane. Voilà. Petit trio à six. Nous partions en weekend. Parfois en vacances. On se confiait mutuellement nos enfants pour se ménager des moments en couple. L’organisation parfaite. D’autres amitiés, rencontres ou collègues s’étaient rajoutés au groupe au fil des années mais notre noyau dur se suffisait à lui même. Les enfants grandissant, on avait l’impression de devenir adolescents à nouveau. Les hommes complotant ensemble et nous gloussant comme des gamines. D’ailleurs je commençais à soupçonner Hervé et Steph de me cacher quelque chose au sujet du retard de Jean.

  • Vous ne sauriez pas par hasard où pourrait- être Jean ?
  • Non, pas du tout, il ne répond pas au sms.

Là je commence à m’inquiéter. Les autres invités arrivent et tandis que la pièce se remplit, la chaleur augmente les épaules se dénudent et les conversations montent d’un cran. Les gens se faufilent entre le comptoir bondé, les danseurs et les tables pour atteindre la sortie. Comme moi. Je suis dehors, perdue dans mes pensées, je fume une cigarette. C’est fou l’effet dérivatif qu’une bouffée de tabac peut avoir. Quelqu’un me bouscule.

  • Excusez moi, on se connaît ?
  • Heu..?! Je le regarde ça ne me dit rien.
  • On s’est déjà croisés non ?
  • En Chine ? Buenos Aires ? J’essaie de me remémorer les endroits où j’aurais bien pu le rencontrer, mais rien ne me vient.

Il continue à me parler, je l’écoute d’une oreille. Une autre personne se mêle à son monologue. Tant mieux. D’autres se rajoutent et nous formons un petit groupe sur ce bout de trottoir. Et comme je sais si bien le faire, peu à peu je m’éclipse et retourne à l’intérieur.

Jean arrive enfin, les bras chargés de divers paquets qu’il dépose derrière le comptoir et se dirige vers moi tout sourire.

  • Alors tout le monde est déjà là ? Mais tu boudes ?
  • Ben oui tu n’es jamais en retard toi, normal que je m’inquiète, je me demandais où tu pouvais bien être…
  • Syl m’a donné une mission au dernier moment, je suis passé chez eux prendre les cadeaux qu’elle avait oubliés dans l’entrée. Pas de coup bas la dessous. Mais c’est déjà bondé la-dedans ! On est tant que ça ?
  • Oui Syl à trouvé plus convivial de mélanger les invités à la clientèle d’habitués du café.
  • Et alors ?
  • Vois par toi-même, ça met de l’ambiance, c’est festif ; je trouve plaisant de rencontrer d’autres personnes.
  • Ah ah ! On s’ennuierait en notre compagnie par hasard ?
  • Mais non ! Enfin si. Tu ne trouves pas que ça fait un peu consanguin notre groupe parfois ? Allez file ! Tu n’as encore salué personne.
  • Oui tu t’en sors bien, je reviendrai à la charge. Consanguin, non mais qu’est-ce qu’il ne faut pas entendre !

Tandis qu’il s’éloigne, mon inconnu reviens à la charge.

  • Votremari ?
  • Oui,
  • Je me disais aussi, une femme comme vous…
  •  Comment ça, une femme comme moi ?
  • Mariée forcément !
  • Donc ? Pas fréquentable ? Le mariage induirait-il à vos yeux la négation d’une vie sociale ?
  •  Un peu quand même, j’en parle en connaissance de cause.
  •  Expérience malheureuse ?
  • On dira classique.

Lui je ne le sens pas bien là. Quelle idée j’ai eu de lui poser cette question ! Avec une réponse pareille c’est bien parti pour qu’il me raconte sa vie…

  • Bon je vous laisse à vos réflexions, je suis venue avec des amis, bonne soirée !
  • Vous avez un prénom ? Un numéro ?
  • Pour le prénom c’est Marie, pour le numéro je ne suis pas joignable pour l’instant.
  • Vous voyez, le carcan du mariage,
  • Pas du tout, pourquoi devrais-je vous donner mon téléphone ?
  • J’aimerais prolonger notre discussion, d’ailleurs je m’appelle Pierre et je vous donne le mien. Voici ma carte.

« Pierre Dejean, « consultant en entreprise« . Sur ce je lui tourne le dos et rejoins mes amis.

Voilà. Une rencontre de rien du tout. Dix minutes tout au plus, par hasard et je le retrouve sur mon chemin, ou plutôt à ma table des années plus tard. Il se trouve qu’il intervient dans l’entreprise où travaille mon époux et celui-ci naturellement, l’invite un vendredi soir à dîner…

La suite vous devinez ? Pierre est entré dans nos vies par le biais du travail avec Jean puis  la pêche le weekend avec Stéphane et Hervé et les parties de pétanque ont finies par nous rassembler définitivement. Enfin presque. Il a pris place auprès des enfants qui l’appellent « Tonton Pierrot ». Il a gagné ses galons en leur construisant des cabanes et balançoires improvisées à la campagne. Tous sont tombés sous son charme. Sauf moi. Je l’observais en coin et prenais un malin plaisir à faire avorter nonchalamment toutes ses tentatives d’approches. Syl et Cécile n’y voyaient que du feu, je ne parle même pas de nos époux… Il avait naturellement intégré notre petite bande. 

Et puis un weekend nous nous sommes retrouvés en tête à tête. La bande accompagnait Stéphane à un festival, les technos parties m’intéressant moyennement,  Pierre s’est joint à moi pour partir à la maison de campagne… Ils devaient nous rejoindre ensuite. Scénario classique.

Pourquoi j’ai cédé ? Je n’en sais rien moi-même. Comme une évidence, nous avons dîné et discuté dans le jardin autour d’un verre de vin. Je savais que je lui plaisais et qu’il attendait l’occasion. Déjà plus d’un an… D’autres anniversaires avaient eu lieu depuis le premier et il était toujours là à faire comme si de rien était. Présent, résigné face à mon refus de voir ses sentiments à mon égard. Sa ténacité et sa discrétion m’ont impressionnées. Lorsqu’il m’a parlé ce soir là où nous avions l’occasion d’être enfin seul, je ne sais pas si j’ai vraiment écouté la teneur de ses propos mais spontanément j’ai pris sa main dans la mienne et l’ai portée à ma joue. De ses doigts tremblants il m’a caressé la peau puis son visage s’est rapproché du mien et tandis que nous nous embrassions dans le creux de l’épaule sans nous regarder, nos mains ont exploré nos corps frissonnants de désir… Au milieu de la nuit, allongés l’un contre l’autre à regarder le plafond, silencieux nos mains enlacées, je n’arrivais pas à réfléchir. Entre la culpabilité et la plénitude de l’instant, je ne savais que penser. Trahison ? Plus de dix ans de mariage, pas d’ombre apparente au tableau et pourtant je suis dans le même lit qu’un autre homme que mon époux. C’est ridicule me diriez-vous, ça arrive tous les jours dans le monde entier. C’est d’une banalité à pleurer. Oui mais non. Je ne pensais pas qu’on pouvait se laisser aller de la sorte… Et réfléchir après.

Je l’ai embrassé et rejoins ma chambre sans un mot. Il ne m’a pas retenue non plus. Au petit déjeuner, assaillis par les ados qui rentraient juste d’une fête avec croissants chauds et baguettes dans les bras nous avons bien ri. Le reste de la bande nous à rejoint dans l’après midi mais après leur nuit blanche, ils sont partis se coucher non sans nous avoir raconté dans les grandes lignes leur nuit « génialement délirante » !

Durant le trajet du retour Jean était fatigué mais content de son weekend, me remerciant de l’avoir laissé se comporter comme un adolescent avec ses potes et me demandant si nos ados étaient rentré tard… Avant eux en tous les cas ! J’étais contente de conduire et de fixer la route d’un air concentré. Je regardais Jean, il avait l’air heureux, ça me suffisait et je me rendais compte que je l’aimais. Que je l’aimais vraiment. Que cette nuit n’avais en rien entaché cet amour. Peut-être même que cela m’avait conforté dans l’idée que j’étais au bon endroit, à la bonne place : près de l’homme que je côtoyais depuis des années. Je me rendais compte de cette complicité qui nous unissait et que cette relation que nous avions construite valait la peine que je me taise et avale ma culpabilité.

Pierre n’a jamais récidivé et nous n’en avons plus jamais reparlé. C’est notre secret. Nous sommes restés amis et je lui suis reconnaissante  de m’avoir ouvert les yeux et d’avoir respecté mon couple.

Avec le temps je me suis demandée s’il n’avait pas agi de la sorte avec Syl et Cécile car je reconnais avoir surpris deux ou trois fois des regards ou un geste un peu plus appuyé… Mais je n’ai pas cherché à approfondir et mes amies ne m’en ont jamais touché mot. Pierre est peut-être devenu la pierre  angulaire de l’équilibre de notre groupe ? Qui sait ? Mes certitudes en ont pris un coup…  Aujourd’hui je ne jure plus de rien. 

A propos schizolucide

Pétrie de paradoxes, personnalité à multiples facettes j’ai traversé une grande partie de ma vie d’une traite. En apnée. Nous sommes tous en sursis et j’ai envie de le partager avec vous au travers de mes personnages fictifs ou non qui sont parfois dans le flou le plus total…Bref nous aurons peut-être l’occasion de partager nos expériences si tu veux bien à travers ce blog.
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