l’innocence

Tandis qu’il la suivait, elle continuait à remplir son caddie. Parfois elle s’arrêtait et lisait scrupuleusement les étiquettes de certains produits, mais la plupart du temps il constatait qu’elle prenait machinalement les articles dans les rayons comme si elle obéissait à une liste imaginaire, mais identique de semaine en semaine. Oui, depuis un certain temps il avait remarqué cette jeune femme. 

C’est elle qui avait commencé par lui adresser un sourire comme un bonjour. Un matin vers dix heures, l’heure où les personnes qui travaillent ne viennent pas. Il l’avait croisée dans le rayonnage des produits frais tandis qu’elle posait délicatement sa plaquette de beurre sur le haut du chariot. Délicatement car oui certains articles bénéficiaient de ses faveurs tandis que d’autres étaient relégués en bas du caddie. C’est comme ça qu’un jour il a compris qu’elle volait. Régulièrement, chaque fois qu’elle mettait les pieds dans le magasin. Elle l’avait repéré avant lui. Lui qui croyait qu’elle lui disait bonjour par sympathie…

Elle semblait agir selon un rituel. D’abord les produits de nécessité : savon, dentifrice ; puis les boîtes, thon, sardines en passant par les fruits et légumes et les produits laitiers. Jamais plus, jamais moins. Son circuit semblait immuable. Parfois elle s’attardait dans le rayon enfant mais jamais très longtemps. Il remarquait qu’elle quittait ce rayon avec une certaine tristesse dans les yeux, parfois elle se mordillait les lèvres. Puis elle gagnait les caisses en faisant la queue comme tout le monde. Quoiqu’à cette heure-ci il y avait surtout des personnes âgées. Il savait bien qu’il devait l’arrêter. Se poster après les caisses et lui demander d’ouvrir son sac à main. Qui semblait sans fonds d’ailleurs. Mais toujours il repoussait ce moment. Il se sentait mortifié à l’idée de la mettre mal à l’aise. Somme toutes elle ne volait que de la nourriture. Et en plus rien de bien exceptionnel : du savon doux, du beurre, de l’huile d’olive vierge, des asperges, des crevettes et même parfois du poisson frais… De qualité supérieure soit, mais tant qu’à voler… Peut-être que si cela avait été des vêtements ou du maquillage il aurait agi plus fermement, car quoi, c’était quand même son travail d’arrêter les voleurs ! Il était payé pour ça et nulle part il n’était stipulé d’exceptions à la règle.

Donc il se sentait bien mal et avait peur de perdre son travail si la direction le découvrait. Il se disait en son fort intérieur ” la prochaine fois je le ferais”, mais il ne passait jamais à l’acte avec elle. Des voleurs il en avait déjà pris en flagrant délit. Celui qui dissimulait des Cd sous sa veste, celle qui mettait des dessous et collants dans les poches intérieures de son manteau et il se souvient aussi de celle qui entrait dans les cabines d’essayages avec plusieurs articles et posait le tout sur le comptoir de sortie dans un tel bazar que la vendeuse ne pouvait se rendre compte qu’il manquait des articles ; et pour cause, elle passait sans encombre les bornes de sécurité. Elle lui avait donné du fil à retordre jusqu’au jour où en la fouillant il avait trouvé la pince coupante qui la débarrassait des anti-vols.

Ce job n’était pas ce dont il rêvait mais en attendant de trouver mieux il avait accepté. Du haut de ses vingt cinq ans, sa licence de psycho/socio en poche, cet emploi ne reflétait pas vraiment ses ambitions, mais il lui permettait son indépendance. Il avait bien du mal  à arrêter des personnes qui comme lui avait des fins de mois difficiles. Cependant il avait discerné plusieurs catégories de voleurs. Les occasionnels, les réguliers par manque de moyens et ceux qui recherchent le frisson ; qui pourraient se permettre ce genre de dépenses mais préfèrent dépenser leur argent autrement, de façons moins ”triviale”… Cette catégorie là le révoltait mais un voleur est un voleur il n’était pas payé pour juger mais pour obtempérer… Mais cette jeune femme à peine sortie de l’enfance le troublait. Depuis presque trois mois maintenant qu’elle venait régulièrement faire ses courses, trois mois qu’il croyait la suivre discrètement et chaque fois elle se retournait et le désarmait de son sourire. Son visage s’illuminait dès qu’elle le voyait et du coup il ne se sentait vraiment pas le coeur à lui dire : ”mademoiselle, veuillez me suivre”, ou ”veuillez ouvrir votre sac s’il vous plaît ”, non vraiment pas.

Un jour cependant, rassemblant tout son courage il lui mit la main sur l’épaule car il fallait vraiment qu’il lui parle. Dans la salle de surveillance une caméra avait fini par la repérer, il devait la prévenir. Il était payé pour l’arrêter et prévenir la police.

  • Mademoiselle ?
  • Heu oui ?!

Elle se retourna en sursautant de surprise. Devant son visage cramoisi de confusion, il ne put se résoudre à accomplir son devoir. 

  • Bonjour mademoiselle comment allez-vous ? Puis-je vous aider ?
  • C’est gentil, ça va allez, merci quand même.
  • Je dois vous accompagner,
  • Oui mais pourquoi ?
  • Ne soyez pas inquiète, je vous accompagne aux caisses,

Malgré la panique qu’il sentait envahir la jeune femme, il a vidé le caddie et  donné les articles à la caissière, il l’a aidée à remplir son cabas, puis il lui à pris son petit sac des mains en vidant le reste des courses et lui a dit le plus gentiment possible ”c’est pour moi” avant de régler la note. 

Elle l’observait battant des cils affolés comme les insectes dans la lumière incandescente d’un belvédère, tandis que calmement il lui rendit son petit sac.

De la façon dont elle le regarda, il comprit qu’elle avait saisi. Elle lui pris sa main comme s’ils avaient toujours été ensemble, lui fit un de ces sourires qu’il aimait tant et après quelques pas, marcha à reculons sur quelques mètre puis se détourna et s’éloigna pour quitter le magasin. 

Il ne la revit plus jamais. Peu de temps après il démissionna pour travailler dans un centre d’accueil. Et dans ce centre il rencontra Alba qui lui expliqua comment accueillir les nouveaux venus et les règles à respecter tout en lui faisant visiter les locaux et son futur bureau. Il n’a rien écouté…

Aujourd’hui lorsqu’il regarde Alba s’arrondir, qu’il pose sa tête contre ce ventre aimé, pour écouter les battements de coeur de leur futur enfant, il revoit encore cette jeune femme qui souriait, seule, heureuse d’être si ronde. Elle semblait effacer tous les obstacles sur son chemin… Elle lui a peut-être montré le sien. Qui sait ?

L’innocence qui portait la vie en elle.

Capture d’écran 2013-04-06 à 07.56.21

A propos schizolucide

Pétrie de paradoxes, personnalité à multiples facettes j’ai traversé une grande partie de ma vie d’une traite. En apnée. Nous sommes tous en sursis et j’ai envie de le partager avec vous au travers de mes personnages fictifs ou non qui sont parfois dans le flou le plus total…Bref nous aurons peut-être l’occasion de partager nos expériences si tu veux bien à travers ce blog.
Cet article, publié dans Chroniques, est tagué , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s