12. Elle s’exprime

 

Mélody regarde par la fenêtre, elle ne sait pas par où commencer. Elle se demande d’ailleurs si elle ne ferait pas mieux de rester silencieuse et de laisser glisser le temps. Pierre ne semble pas être dérangé par son silence, c’est bien la première fois qu’on ne lui reproche pas. Pourquoi faut-il toujours qu’elle doute ? Pourquoi faut-il toujours qu’elle trouve un défaut à ses relations ? Une fois de plus son regard se perd sur la place.

  • Tu aimes bien cet arbre, non ?
  • Oui, c’est vrai. Comme lui j’ai parfois l’impression d’être clouée au sol alors que je cherche désespérément à attraper un bout de ciel… Malgré la pollution, l’agressivité de la ville, l’indifférence des passants, les excréments des chiens… Il continue de grandir, de fleurir. Sa présence me rassure car rien n’arrête sa croissance, tu as remarqué comme ses feuilles se sont déployées ! Le mois dernier elles étaient encore à l’état de bourgeons.
  • C’est vrai,
  • Pierre, tu m’en veux si je te dis que j’aimerais déjeuner seule parfois, parce que j’ai besoin de cette pause rien que pour moi ?
  • Heu, ça va ? Où veux-tu en venir ?
  • D’habitude j’utilise cette pause pour faire un point sur mon travail, préparer l’après-midi en fonction de ce qui c’est déroulé durant la matinée, tu me comprends ?
  • Ah… Tu fais quoi au juste ? Tu m’en as parlé mais j’avoue que je n’ai pas bien écouté…

Elle sourit. Au moins il ne fait pas semblant d’avoir compris alors qu’il s’en fiche !

  • J’anime un atelier avec des enfants de la sixième à la terminale dans un lycée privé. Au lieu d’aller en salle de permanence, ils viennent travailler et discuter ensemble avec moi. Cela va de l’aide aux devoirs à des débats à propos de sujets qui les préoccupent sur le moment ou sur des textes qu’ils choisissent. En même temps cela aiguise leur esprit d’analyse, ils apprennent à argumenter leurs idées, ils partagent différents points de vues ; petits et grands trouvent leur place au sein du groupe. C’est très intéressant de les observer évoluer entre eux. Comme tu peux t’en douter, j’ai beau programmer mes cours ça change tout le temps car je n’ai pas toujours les mêmes élèves, alors je dois adapter les interventions de l’après-midi en fonction de la matinée…
  • Ah effectivement… Ça n’a rien à voir avec nous ? Enfin avec moi ?
  • Tu es devin ?
  • Un peu… Enfin pas du tout, mais comme tu disais qu’il valait mieux que je ne parle pas…
  • Ben il faut bien de temps à autre. Pour que nos silences soient complices il faut tout de même un minimum de paroles. C’est vrai que je trouve que nous allons un peu vite, non ?
  • Vite ? Comment ça ?
  • Heu, et bien ça va faire plus d’un mois qu’on se voit quasiment tous les jours,
  • Ça t’ennuies ?
  • Et bien c’est surprenant, non ?
  • Pourquoi ?
  • Heu, je n’en sais rien en fait, c’est une question que je me pose depuis quelques jours et je me dis que ce n’est peut-être pas normal,
  • Tu trouves que ça ne va pas bien entre nous ?
  • Si si, juste que ça va un peu vite pour moi. Tu ne le sais pas mais je vis seule depuis un bon moment et cette solitude est devenue un besoin. C’est du temps qui m’est nécessaire. Ça me manque un peu… On pourrait se rejoindre de temps en temps le soir mais pas systématiquement comme ces derniers temps, qu’est-ce que tu en penses ?
  • Rien, je n’en pense rien. Je ne me suis pas posé la question. Tu passes d’un sujet à un autre, je ne te suis pas très bien… On en reparle une autre fois si tu veux ? Là faut que je retourne au bureau.

Sur ce, il se lève et quitte la brasserie, laissant Mélody seule face à ses interrogations. J’aurais mieux fait de me taire se dit-elle… Mais non elle ne pouvait pas, elle ne veut plus se taire. Advienne ce que pourra, elle a mis tellement de temps pour se reconstruire qu’elle ne veut plus jamais se sentir envahie, se laisser emportée par le flot des événements ; même si c’est elle qui a commencé, même si l’envahisseur est charmant. Elle sent bien que cette relation prend de l’importance, son corps commence à réclamer… Non, elle ne veut plus jamais se laisser entraîner dans des situations si elle n’a pas un minimum de maîtrise. Elle connaît trop bien la chute. Ne plus souffrir, plutôt rester seule. Dépendance, plus jamais de dépendance… Un plaisir doit rester un plaisir. Et tel un mantra, elle se répète cette petite phrase en retournant à l’atelier.

A propos schizolucide

Pétrie de paradoxes, personnalité à multiples facettes j’ai traversé une grande partie de ma vie d’une traite. En apnée. Nous sommes tous en sursis et j’ai envie de le partager avec vous au travers de mes personnages fictifs ou non qui sont parfois dans le flou le plus total…Bref nous aurons peut-être l’occasion de partager nos expériences si tu veux bien à travers ce blog.
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