2. Elle

Une autre semaine qui commence. Elle est très contente de retrouver son groupe. Ces gamins sont attachants. Ce sont plutôt des ados, dix-huit « adultes en devenir » comme elle se plaît à les nommer. En ce moment elle les fait travailler sur leur image : comment ils se perçoivent et comment ils sont perçus. Ils constatent ensemble le décalage et lorsqu’il est trop grand, comment y remédier. Les débats sont très animés et c’est parfois difficile de canaliser leurs émotions et de rester neutre. Elle essaie de leur transmettre l’humour, la dérision et surtout la tolérance en les associant par groupe de trois et ils permutent ainsi chaque semaine. Du coup ils n’ont pas le temps de créer des clans et ne restent pas assez longtemps ensemble pour que des tensions s’installent. Elle qui rêvait d’avoir une famille nombreuse, elle est servie. En plus grâce à eux elle revit une adolescence qu’elle a traversée en courant…

Ce quartier populaire est vraiment chouette, elle a trouvé une brasserie pas loin de l’atelier, qui donne sur une petite place circulaire avec un drôle d’arbre solitaire planté au milieu du bitume. Le serveur la taquine un peu mais lui réserve toujours sa table à côté de la baie vitrée. Elle adore observer le va-et-vient des gens dans le brouhaha des conversations, mêlé au bruit de la machine à café, du cliquetis des couverts et scandé par la voix du serveur qui annonce haut et fort les commandes au bar et en cuisine.

  • Et une tripe pour la p’tite dame, une tripe ! Et un Calva pour monsieur !

Ça la fait rire à chaque fois, elle se demande s’il ne le fait pas exprès…

  • Je peux m’assoir à votre table ? La salle est pleine à craquer,

Elle regarde cet homme, surprise, jette un regard circulaire,

  • Heu oui, oui pourquoi pas.
  • Je vous dérange ? Vous attendez quelqu’un peut-être ?
  • Non non.. Oui c’est vrai il y a beaucoup de monde à cette heure-ci,
  • Oui d’habitude j’arrive plutôt mais j’ai été retardé, vous travaillez dans le coin ?
  • Oui pas loin… Heu ne vous sentez pas obligez de faire la conversation parce que nous partageons la même table, ça ne me dérange pas…
  • Vous prenez le plat du jour ?
  • Oui très bien,
  • Deux plats du jour s’il vous plaît !

Bon sa pause est fichue, il va falloir qu’elle  soit polie, qu’elle s’intéresse… Le serveur leur amène les plats et lui fait un clin d’oeil :

  • Alors ma p’tite dame, on prend pas une tripe aujourd’hui ?

Pfff ! Elle éclate de rire et crache l’eau qu’elle était entrain de boire sur l’homme face à elle.

  • Je suis vraiment désolée, elle rit de plus belle, c’est nerveux. Elle se confond en excuses et lui demande son prénom.
  • Pierre,
  • Désolée Pierre, je suis confuse…

Il essuie le revers de sa veste en souriant et ne dit plus rien. Pour le coup elle reste le nez dans son assiette car elle a peur de rire à nouveau si elle le regarde. Pierre, un autre Pierre… Cailloux, hiboux, genoux, saindoux… N’importe quoi ! Arrive le café, elle lève les yeux , il l’observe.

  • Vous mangez lentement,
  • Oui pourquoi ?
  • Non non comme ça, d’habitude entre midi et deux on déjeune à toutes vitesses, non ?
  • Il y a une règle ? Moi j’aime bien prendre mon temps, d’ailleurs faut que j’y aille je ne veux pas retourner à l’atelier en courant. Le déjeuner est pour moi, je vous ai craché dessus…
  • Non c’est pour moi je me suis imposé à votre table, à demain alors ?
  • D’accord et j’essaierai de bien me tenir ! Elle s’éloigne en souriant… Pierre, une autre pierre sur son chemin. Cailloux, hiboux, genoux…

Du trottoir le serveur lui crie : à demain ma p’tite dame ! Hein ? à demain ! Pfff ! Elle rit de nouveau, elle adore cet endroit !

Dix ans déjà qu’elle à quitté Pierre, les souvenirs affluent… Elle ne regrette pas, elle aime bien la vie qu’elle s’est construite  même si parfois elle se sent seule. Tristan est un oiseau migrateur, il apparaît et disparaît en fonction des saisons et encore ! Elle s’était libérée, il s’est envolé ! Il ne lui avait pas demandé de quitter son mari, ni rien promis d’ailleurs… Mais ça lui est égal à présent, tout lui est égal… Aujourd’hui elle se sent bien, demain elle verra ; pour l’instant elle va retrouver son groupe. Le cas de Sophie l’inquiète. Elle est certaine que cette gamine se drogue. Comment aborder le sujet ? Parce qu’elle va lui en parler, ça c’est sûr.

A propos schizolucide

Pétrie de paradoxes, personnalité à multiples facettes j’ai traversé une grande partie de ma vie d’une traite. En apnée. Nous sommes tous en sursis et j’ai envie de le partager avec vous au travers de mes personnages fictifs ou non qui sont parfois dans le flou le plus total…Bref nous aurons peut-être l’occasion de partager nos expériences si tu veux bien à travers ce blog.
Cet article, publié dans La vie de Mélodie, est tagué , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s