une fin annoncée 2

Il regarde fixement sa tasse, tripote machinalement sa cuillère comme à son d’habitude  sauf que là il est livide.

– Tu as attendu tout ce temps. Pourquoi me le dire ce soir?

– Parce que je n’en peux plus de me taire.

– Non. Je ne te demande pas pourquoi  tu me le dis, mais pourquoi ce soir et pas hier et pas il y a huit mois. Pourquoi c’est ce soir que tu n’en peux plus ? Je veux dire, avant ce soir tu y arrivais très bien… Je n’ai rien vu venir… Enfin pas ça. Tu jouais très bien… D’ailleurs c’est une blague ?

C’est horrible. C’est pire. Je redoutais ce moment. Je l’ai repoussé tant et tant. Je m’étais imaginé toutes sortes de scénarios et me voilà une fois de plus désemparée par sa réaction. Il est là devant moi blême et touchant. Il trouve le moyen d’esquisser un sourire comme s’il attendait que je démente sur le champ. Je vois notre vie défiler dans son regard. Tous nos moments. Tous. Ses yeux me poussent presque au mensonge…

– Pierre, tu sais que je t’aime… Je sais, je suis horrible. Je suis tiraillée. Je ne vis pas la même chose avec lui. Il fallait que je te le dise ce soir car je ne peux plus me voiler la face plus longtemps et continuer à te mentir. Par respect pour toi. Je te dois la vérité.

– Par respect pour moi… C’est quoi le respect au juste ? Depuis au moins huit mois que tu me mens, que tu es ailleurs, que tu fais bonne figure ! Des grimaces de sourires et de condescendance… Tu me l’avoues parce que ça te pèse à toi ! Parce que tu as envie de soulager ta conscience, parce que tu as envie de te débarrasser de ta culpabilité… C’est par respect pour toi que tu avoues ce soir, pas pour moi ! Il vaut mieux que tu te taises. Epargne moi ton déballage, je suis déjà anéanti.  Je devrais sans doute te remercier pour ta franchise ?

– Tu as raison, je ferais mieux de me taire. Silence. Mais je ne mentais pas quand nous étions ensemble, juste que j’ai une autre vie. Je ne renie pas la nôtre. C’est difficile à comprendre et à expliquer… On fait quoi maintenant ?

– Je suis sensé réagir comment d’après toi ?

– Tu pourrais me dire «  vas-t-en ! Pars vivre ailleurs ! C’est terminé, je ne peux plus te faire confiance… »

– Certes. Mais je n’en suis pas là. Il faut que je digère. Je ne sais pas encore. Dis moi que ce n’est pas vrai ? Dis moi que tu as décidé de le quitter, d’arrêter cette relation… Que ce n’en est pas une ?…

– (soupir). Le pire c’est que je n’en sais rien. Je suis incapable de décider quoi que ce soit et encore moins de choisir. Le truc c’est que lui est au courant de ton existence depuis le début, et je voulais que toi aussi tu saches. Je sais c’est idiot.  Ce n’est pas toi, ce n’est pas nous, c’est une histoire en plus qui s’est greffée à la notre… Je n’y peux rien.

– « une histoire en plus, qui s’est greffée à la notre » belle expression ! Tu sors ça d’un bouquin ? Tu veux quoi, que je décide pour toi ?  Que je te supplie de rester ? Tu es quand même incroyable ! Et nous, tu y as pensé ? De tout ce que ça implique avec les enfants !

– Bien sûr que j’y  pense… Mais pas au début. Je croyais que c’était un passage, un caprice du temps. Je n’en parlais pas parce que j’étais persuadée que ça n’avait pas d’importance… Que ça ne durerait pas…

– Te sens-tu si seule ? Suis-je si souvent absent pour que tu aies eu envie d’aller te réchauffer dans d’autres bras ? …. Te serais-tu lassée de moi ?

– Non ce n’est pas à cause de toi, c’est un tout. Peut-être que je vis avec lui ce que nous ne vivons pas ou plus tout les deux… Je crois qu’à force de se croiser le soir, le matin, nous avons fini par ne plus nous regarder vraiment. En tout cas  pour ma part c’est vrai que j’ai l’impression d’être devenue transparente à tes yeux.

– Pourquoi n’avoir rien dit plus tôt ? Pourquoi ? Tu sais bien que j’aurais réagi. C’est vrai je suis pris dans un tourbillon, je ne me rends pas toujours compte… Tu sais bien qu’à chaque fois, c’est toi qui me ramène à la réalité, dans le temps présent ?!

–  Oui je sais. Mais justement, parfois c’est épuisant d’avoir toujours le même rôle et puis ce n’est pas si simple. Au début ce glissement, je ne l’ai pas remarqué non plus, c’est juste qu’un jour je me suis vue dans le regard d’un autre et en y réfléchissant, je crois que c’est ça qui m’a attirée, qui a fait que j’ai craqué. Un regard différent, léger, enveloppant ; qui n’attend pas de moi que je le ramène à la réalité, au contraire ! Un regard comme la clé des champs… Je m’égare sans doute, mais je ne peux plus rentrer le soir et me coucher tranquillement à côté de toi. Je n’en dors plus. Je suis à cran. Cette aventure a pris des proportions que je n’aurais pas pu imaginer il y a quelques semaines.

– Merci j’avais remarqué. Je croyais que c’était du surmenage au travail, que tu avais besoin de vacances.

– C’est exact,  plutôt du recul. Vivre autrement, ailleurs pendant quelques temps.

– Tu voudrais déjà emménager avec lui ?

– Non juste vivre seule pendant un premier temps. Faire le point.

– Louer un studio ?

– Mais non, les enfants ne comprendraient pas. Partir en vacances quelques jours pour un repos total, loin de vous. Oui, je crois que j’en ai besoin. Trois semaines,  peut être plus, il faut que je vois au bureau avec les congés qui me restent.

– Tu vas partir ?

– Ne me regardes pas comme ça, tu sais bien que ça va devenir intenable si je reste maintenant.

– Tu avais tout prévu, bien sûr !

– Arrête, ne te torture pas plus ! Je n’ai rien prévu sauf que je ne veux pas que ça tourne mal. On n’est pas les premiers à qui arrive ce genre de situation, tentons de limiter les dégâts… Si c’est encore possible, je t’en prie…

– Bien sûr c’est facile ! Tu me lâches une bombe et il faut que je reste calme, que je réagisse intelligemment ! Surtout ne pas m’énerver,  ne rien casser … Bien, je crois que j’ai besoin d’aller faire un tour, car je n’arrive plus à respirer dans cette pièce avec toi, «  ne le prend pas mal , je ne voudrais pas te torturer…»

– Je peux partir de suite si tu veux, après tout le malaise vient de moi…

Sa tentative d’ironie me fend le cœur. Comment fait-il pour toujours  se contrôler, pour toujours rester digne. Moi je suis en vrac !

– Oui tu sais où aller bien sûr… Je ne sais pas ce qui me fait le plus mal : que tu partes le rejoindre ce soir ou que tu restes à mes côtés en pensant à lui… Parce que maintenant que je le sais, comment dormir à côté de toi ? Et d’ailleurs comment vais-je dormir sans toi ?

– Stop ! Je t’arrête de suite. C’est moi qui sors. Je vais à l’hôtel. Si tu pleures je vais pleurer aussi. Mais je ne peux pas te dire que je vais le quitter parce que ce n’est pas le cas aujourd’hui.

– Bon je choisis l’hôtel et je t’accompagne.

– Je ne sais pas si c’est une bonne idée.

– Accorde-moi cette nuit, juste à tes côtés. Laisse moi ce moment. Demain on verra. Laissons-nous du temps pour que la coupure se fasse sans trop de heurts… Puisque je n’ai plus le choix… Pour l’instant…

– Pas de mélo ?

– Pas de mélo.

Bon, ce soir je capitule. Demain sera un autre jour. Je ne sais pas où je vais, ce qu’on va devenir, ce qu’on va décider. Je prends les cartes de la vie, je les mélange et je verrai bien. L’homme pour lequel je remets ma vie en question, n’est pas là, ne le soupçonne même pas…

A propos schizolucide

Pétrie de paradoxes, personnalité à multiples facettes j’ai traversé une grande partie de ma vie d’une traite. En apnée. Nous sommes tous en sursis et j’ai envie de le partager avec vous au travers de mes personnages fictifs ou non qui sont parfois dans le flou le plus total…Bref nous aurons peut-être l’occasion de partager nos expériences si tu veux bien à travers ce blog.
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